La fréquence est élevée, et probablement sous-estimée
Les chiffres de référence utilisés par l'agence américaine de prévention portent sur la période 2007 à 2010 : chez les adultes de 30 à 70 ans, la prévalence d'une apnée au moins légère, index d'apnées-hypopnées supérieur ou égal à 5, associée à une somnolence diurne, était de 14 pour cent chez les hommes et 5 pour cent chez les femmes. Pour une forme modérée à sévère, index supérieur ou égal à 15, elle était de 13 pour cent chez les hommes et 6 pour cent chez les femmes.
Une estimation plus récente, qui ajuste sur l'obésité comme facteur de risque majeur, projette 83,7 millions d'adultes concernés aux États-Unis en 2024, soit une prévalence globale de 32,4 pour cent, avec 59 pour cent d'hommes et 41 pour cent de femmes. L'écart avec les chiffres précédents tient autant à la définition retenue et à la progression de l'obésité qu'à un changement de méthode.
Les conséquences d'une forme sévère non traitée sont documentées : mortalité toutes causes augmentée, maladies cardiovasculaires et évènements cérébrovasculaires, diabète de type 2, altération cognitive, qualité de vie dégradée, et accidents de la route. Ce n'est donc pas un trouble du confort, et c'est ce qui rend la suite contre-intuitive.
Malgré cela, le dépistage de la population générale n'est pas recommandé
En 2022, l'agence américaine de prévention a mis à jour sa position de 2017 après une revue systématique des bénéfices et des risques du dépistage. Sa conclusion est que les preuves disponibles sont insuffisantes pour évaluer la balance entre bénéfices et inconvénients d'un dépistage de l'apnée obstructive du sommeil dans la population adulte générale.
La population visée par cette conclusion est précise : les adultes asymptomatiques, et les adultes porteurs de symptômes non reconnus. Autrement dit, une personne qui se plaint ne relève pas de cette recommandation, elle relève d'une démarche diagnostique ordinaire. L'absence de recommandation de dépistage n'est pas une invitation à l'inaction.
Pour un praticien, cette nuance est décisive. Faire passer un questionnaire à tout le monde ne repose sur rien de solide, et produit surtout des faux positifs, de l'inquiétude et des examens inutiles. Repérer une personne qui présente des signes et l'orienter repose, lui, sur une logique clinique admise.
Les symptômes ne se présentent pas de la même façon selon le sexe
La revue Cochrane consacrée à la thérapie myofonctionnelle décrit explicitement cette différence. Les symptômes classiques, ronflement, repos non réparateur et somnolence diurne, sont rapportés principalement par les hommes.
Les femmes rapportent davantage des symptômes non spécifiques : manque d'énergie, fatigue, insomnie d'endormissement et céphalées matinales. Ce décalage explique une part du retard diagnostique chez les femmes, et il explique aussi pourquoi les questionnaires construits sur les symptômes classiques les repèrent mal.
Pour un praticien qui reçoit une femme se plaignant de fatigue persistante et de réveils avec mal de tête, le réflexe utile n'est pas de conclure, c'est de poser la question du sommeil nocturne, du ronflement rapporté par l'entourage et des pauses respiratoires observées, puis d'orienter. La fatigue chronique fait partie des motifs où l'on passe le plus souvent à côté.
Les objets connectés détectent quelque chose, mais ne diagnostiquent rien
Une revue systématique avec méta-analyse de 2024 a évalué la capacité des dispositifs portables intégrant des algorithmes d'intelligence artificielle à identifier une apnée du sommeil, à en distinguer le type et à en estimer la sévérité, avec une évaluation du risque de biais par un outil adapté aux études de précision diagnostique.
L'argument avancé en faveur de ces outils est leur commodité, leur accessibilité, leur coût et la possibilité d'un suivi continu, face aux limites de la polysomnographie. L'argument est réel, et c'est pour cela que ces dispositifs arrivent en consultation, souvent avec un historique de plusieurs mois.
Ce qu'un praticien doit en faire est cependant limité. Un signal répété de désaturation ou d'évènements respiratoires rapporté par une montre est un motif d'orientation, pas un diagnostic, et encore moins une mesure de sévérité sur laquelle fonder un accompagnement. Le dire clairement évite la situation inverse, où une personne rassurée par son application ne consulte jamais.
Les traitements évoluent, et cela change le discours à tenir
La pression positive continue reste le traitement de première intention pour la plupart des personnes concernées, mais l'observance est souvent insuffisante, ce que la littérature reconnaît explicitement. Une méta-analyse de 2025 combinant essais randomisés et études non randomisées ajustées sur les facteurs de confusion a repris la question de son effet sur la mortalité, précisément parce que les données antérieures étaient contradictoires.
Du côté médicamenteux, l'essai SURMOUNT-OSA publié en 2024 a testé le tirzépatide chez des personnes présentant une apnée modérée à sévère et une obésité. L'index d'apnées-hypopnées initial était en moyenne de 51,5 et 49,5 évènements par heure selon l'essai, pour un indice de masse corporelle moyen de 39,1 et 38,7.
À 52 semaines, la variation moyenne était de -25,3 évènements par heure sous tirzépatide contre -5,3 sous placebo dans le premier essai, et de -29,3 contre -5,5 dans le second, soit une différence de traitement d'environ 20 à 24 évènements par heure. Les effets indésirables les plus fréquents étaient digestifs, le plus souvent légers à modérés. Un praticien n'a pas à se prononcer sur ces traitements, mais il doit savoir qu'une personne peut arriver avec cette option en tête.
Ce qui relève du praticien, et ce qui n'en relève pas
Relèvent du praticien le recueil des signes, l'interrogation de l'entourage sur les pauses respiratoires et le ronflement, le repérage d'une somnolence diurne qui gêne la conduite, et la mesure du tour de cou et du tour de taille dans le cadre d'une évaluation habituelle. Relèvent aussi de lui les leviers de fond, activité physique et gestion du poids, qui agissent sur un facteur de risque majeur.
Ne relèvent pas de lui la pose d'un diagnostic, l'interprétation d'un index d'apnées-hypopnées, la décision d'un enregistrement du sommeil et toute appréciation de sévérité. Ces actes supposent un examen prescrit et interprété par un médecin, et une personne qui présente une somnolence au volant doit être orientée sans délai.
Il faut enfin accepter de ne pas tout expliquer par l'apnée. Une fatigue persistante peut relever d'un rythme veille-sommeil désorganisé, d'un trouble de l'endormissement ou d'une dette chronique, et ces mécanismes relèvent d'une lecture chronobiologique du sommeil avant toute hypothèse respiratoire. La règle reste la même : repérer, expliquer, orienter.
Sources
- 1.US Preventive Services Task Force. Screening for Obstructive Sleep Apnea in Adults: US Preventive Services Task Force Recommendation Statement. JAMA. 2022.
- 2.Sonmez I, et al. Unmasking obstructive sleep apnea: Estimated prevalence and impact in the United States. Respir Med. 2025.
- 3.Benjafield AV, et al. Positive airway pressure therapy and all-cause and cardiovascular mortality in people with obstructive sleep apnoea: a systematic review and meta-analysis. Lancet Respir Med. 2025.
- 4.Malhotra A, et al. Tirzepatide for the Treatment of Obstructive Sleep Apnea and Obesity. N Engl J Med. 2024.
- 5.Abd-Alrazaq A, et al. Detection of Sleep Apnea Using Wearable AI: Systematic Review and Meta-Analysis. J Med Internet Res. 2024.
- 6.Rueda JR, et al. Myofunctional therapy (oropharyngeal exercises) for obstructive sleep apnoea. Cochrane Database Syst Rev. 2020.
- 7.Kanu C, et al. Effect of tirzepatide treatment on patient-reported outcomes among SURMOUNT-OSA participants. Sleep. 2025.
- 8.Abelleira R, et al. Diabetes and obstructive sleep apnoea: A case-control study. Med Clin (Barc). 2024.
- 9.Bradley TD, et al. Adaptive servo-ventilation for sleep-disordered breathing in patients with heart failure with reduced ejection fraction. Lancet Respir Med. 2024.
Liens pour approfondir
- US Preventive Services Task Force. Screening for Obstructive Sleep Apnea in Adults: US Preventive Services Task Force Recommendation Statement. JAMA. 2022
- Sonmez I, et al. Unmasking obstructive sleep apnea: Estimated prevalence and impact in the United States. Respir Med. 2025
- Benjafield AV, et al. Positive airway pressure therapy and all-cause and cardiovascular mortality in people with obstructive sleep apnoea: a systematic review and meta-analysis. Lancet Respir Med. 2025
Questions fréquentes
Faut-il faire passer un questionnaire d'apnée à tous ses clients ?
Non. L'agence américaine de prévention a conclu en 2022 que les preuves sont insuffisantes pour évaluer la balance entre bénéfices et inconvénients d'un dépistage dans la population adulte générale, c'est-à-dire chez les adultes asymptomatiques. En revanche, une personne qui présente des signes relève d'une démarche diagnostique ordinaire, donc d'une orientation médicale.
Quels signes doivent conduire à orienter ?
Le ronflement et les pauses respiratoires rapportés par l'entourage, un sommeil non réparateur, une somnolence diurne, en particulier si elle gêne la conduite. Chez les femmes, les signes sont plus souvent un manque d'énergie, une fatigue, une insomnie d'endormissement et des céphalées matinales, ce qui explique une part du retard diagnostique.
Que vaut une détection par montre connectée ?
C'est un signal, pas un diagnostic. Les dispositifs portables avec algorithmes ont été évalués pour identifier une apnée, en distinguer le type et en estimer la sévérité, avec l'avantage du coût et du suivi continu. Un relevé répété justifie une orientation, mais ne permet ni de conclure ni d'apprécier une sévérité, et une personne rassurée par son application peut ne jamais consulter.
Les exercices oropharyngés sont-ils une alternative ?
La thérapie myofonctionnelle, combinaison d'exercices isotoniques et isométriques de la bouche, du pharynx et des voies aériennes supérieures, a fait l'objet d'une revue Cochrane. Elle est présentée comme une alternative possible pour des patients dont l'observance de la pression positive continue est insuffisante. C'est une décision médicale, pas une initiative de praticien.
Que dire à une personne qui évoque un traitement par analogue du GLP-1 ?
Que l'essai SURMOUNT-OSA, publié en 2024, a montré chez des personnes avec apnée modérée à sévère et obésité une réduction de l'index d'apnées-hypopnées d'environ 25 à 29 évènements par heure à 52 semaines, contre 5 sous placebo. Les effets indésirables les plus fréquents étaient digestifs. La prescription et le suivi appartiennent au médecin.
Cet article a été rédigé à des fins d'information et d'éducation. Il ne remplace pas un avis médical. Pour toute question de santé personnelle, consultez un professionnel.
