Dans la population générale, la supplémentation ne réduit pas les fractures
L'essai VITAL reste la référence sur cette question. Vingt-cinq mille huit cent soixante et onze adultes américains, hommes de 50 ans et plus, femmes de 55 ans et plus, ont reçu 2 000 UI de vitamine D3 par jour ou un placebo pendant une durée médiane de 5,3 ans. Les participants n'étaient pas recrutés sur un critère de carence, de masse osseuse basse ou d'ostéoporose. Sur les 1 991 fractures confirmées, le rapport de risque est de 0,98 pour les fractures totales, 0,97 pour les fractures non vertébrales et 1,01 pour les fractures de hanche. Aucun de ces résultats n'atteint le seuil de signification.
Ce résultat ne dépend d'aucun sous-groupe. Les auteurs ont testé l'âge, le sexe, l'origine, l'indice de masse corporelle et surtout la concentration initiale de 25-hydroxyvitamine D : aucune caractéristique de départ ne modifie l'effet du traitement. C'est le point qui surprend le plus les praticiens, parce qu'il contredit l'idée répandue selon laquelle il suffirait de supplémenter les personnes dont le dosage est bas pour obtenir un bénéfice osseux.
Une méta-analyse de 2024 portant sur sept essais et 71 899 personnes de 60 ans et plus, sans pathologie osseuse connue, confirme l'absence d'effet sur les fractures totales, avec un risque relatif de 1,03. Elle relève en plus un signal défavorable chez les femmes, avec un risque de fracture de hanche augmenté, risque relatif de 1,34 sur 164 événements contre 121. Les auteurs en tirent une consigne explicite : ne pas prescrire de fortes doses intermittentes sans calcium chez une personne de plus de 60 ans dont on ignore le statut vitaminique et le statut osseux.
Sur les chutes, la dose et le rythme de prise changent le résultat
Les chutes racontent une histoire différente des fractures. Une méta-analyse en réseau de 2024, 35 essais randomisés et 58 937 participants, avec une hétérogénéité faible, trouve une réduction du risque de chute à 800 à 1 000 UI par jour, risque relatif de 0,85. Le même travail montre que la vitamine D à cette dose, avec ou sans calcium, fait mieux que le calcium seul.
Le rythme de prise pèse autant que la dose. En administration quotidienne, la réduction atteint 22 pour cent, risque relatif de 0,78. En administration intermittente, l'effet préventif disparaît. Et au-delà de 1 000 UI par jour, le risque de chute augmente par rapport à la fourchette 800 à 1 000 UI. Il existe donc une fenêtre, et la dépasser n'apporte rien, au contraire.
Le statut de départ sélectionne les personnes qui en tirent quelque chose. La réduction est nette chez celles dont la 25-hydroxyvitamine D est inférieure ou égale à 50 nmol/L, risque relatif de 0,69, et absente au-dessus de ce seuil. Autrement dit, le bénéfice sur les chutes se concentre sur la correction d'une carence réelle, pas sur l'ajout d'une dose à quelqu'un qui n'en manque pas.
Sur le cancer, le signal porte sur la mortalité et non sur l'incidence
Dans VITAL, la vitamine D n'a pas réduit l'incidence des cancers invasifs, rapport de risque de 0,96, ni les évènements cardiovasculaires majeurs, rapport de risque de 0,97, ni la mortalité toutes causes, rapport de risque de 0,99. Aucun excès d'hypercalcémie ni d'effet indésirable n'a été identifié. Ces chiffres doivent être connus tels quels, parce qu'ils sont régulièrement présentés à l'envers.
La mortalité par cancer est le seul signal qui résiste. Dans VITAL, le rapport de risque est de 0,83, et il se renforce quand on exclut la première année de suivi, 0,79, ou les deux premières, 0,75. Une méta-analyse sur données individuelles de 2023, 14 essais et 104 727 participants, retrouve une baisse de 6 pour cent non significative sur l'ensemble, risque relatif de 0,94.
Le détail compte plus que le résultat global. Dans cette même méta-analyse, les dix essais en prise quotidienne montrent une baisse de 12 pour cent de la mortalité par cancer, risque relatif de 0,88, tandis que les quatre essais en bolus ne montrent aucun bénéfice, risque relatif de 1,07, avec une interaction statistiquement significative. Les personnes de 70 ans et plus semblent en tirer le plus. La régularité de la prise, et non la quantité délivrée, est donc le facteur qui sépare les essais positifs des essais négatifs.
La recommandation de 2024 déplace la question du dosage vers l'âge
La société savante américaine d'endocrinologie a publié en 2024 une recommandation construite selon la méthode GRADE, en donnant la priorité aux essais randomisés. Sa conclusion est que la supplémentation réduit le rachitisme et les infections respiratoires chez l'enfant, la mortalité chez les personnes de 75 ans et plus, les complications de la grossesse et le passage du prédiabète au diabète.
Elle en tire une recommandation de supplémentation empirique pour quatre populations : les 1 à 18 ans, les 75 ans et plus, les femmes enceintes et les personnes en prédiabète. Empirique signifie ici un apport supérieur aux apports de référence, mis en place sans dosage préalable de la 25-hydroxyvitamine D. C'est un renversement par rapport à la pratique courante, qui dose d'abord et décide ensuite.
Une analyse critique publiée en 2026 salue la rigueur méthodologique mais pointe ce que le texte laisse ouvert : des doses mal précisées, une applicabilité discutée à certaines populations, une contradiction avec des recommandations antérieures, et des conséquences mal réglées sur l'usage du dosage biologique. Une recommandation récente et solide ne ferme donc pas la question, et il faut le dire à une personne qui vient avec son dosage à la main.
En pratique courante, l'erreur va dans les deux sens
Une analyse transversale européenne de 2025, menée dans quatre pays sur 2 008 patients âgés en moyenne de 79,4 ans, tous polypathologiques et sous au moins cinq médicaments, mesure l'écart entre la règle et la réalité. Quarante et un pour cent recevaient de la vitamine D.
Un tiers des patients relevaient d'un défaut de supplémentation au regard de critères de prescription validés, soit 33,9 pour cent de l'ensemble et près de 70 pour cent de ceux qui n'en recevaient pas. Les critères retenus étaient des situations à risque élevé : corticothérapie systémique prolongée, ostéoporose ou ostéopénie connue, antécédent de fracture de fragilité, confinement au domicile, institution, ou chutes répétées.
À l'autre bout, 10,2 pour cent recevaient une supplémentation potentiellement inappropriée, soit un quart des personnes supplémentées. Le nombre de médicaments joue dans les deux sens : plus il augmente, moins le défaut est fréquent, et plus l'excès l'est. L'âge avancé et le sexe masculin sont associés au défaut. Le problème n'est donc pas un manque global de vitamine D, c'est un ciblage défaillant.
Ce que cela change pour un praticien, et où s'arrête son rôle
La première conséquence est de cesser de présenter la vitamine D comme une protection osseuse générale. Chez un adulte autonome, sans carence documentée, sans ostéoporose et sans antécédent de fracture, les données ne soutiennent pas d'attente sur les fractures. Le dire clairement évite une déception et préserve la crédibilité du reste de l'accompagnement.
La deuxième est d'identifier les situations à risque élevé décrites plus haut, parce que ce sont elles que les études retiennent et que la pratique rate le plus souvent. Repérer une corticothérapie prolongée, un antécédent de fracture de fragilité, un confinement au domicile ou des chutes répétées fait partie de l'anamnèse d'un praticien, et conduit à orienter vers le médecin traitant, qui seul décide du dosage et de la prescription.
La troisième tient au rythme plus qu'à la quantité. Les essais positifs sur les chutes et sur la mortalité par cancer sont des essais en prise quotidienne modérée, et les essais en forte dose espacée sont neutres ou défavorables. Une personne qui reçoit une ampoule trimestrielle et se croit couverte mérite qu'on lui explique cette différence, puis qu'on la renvoie vers son médecin. La vitamine D illustre un principe plus large : un complément n'a d'intérêt que s'il corrige un déficit identifié, ce qui vaut pour l'ensemble des compléments dits anti-âge, et se lit dans un bilan biologique interprété avec méthode.
Sources
- 1.Manson JE, et al. Vitamin D Supplements and Prevention of Cancer and Cardiovascular Disease. N Engl J Med. 2019.
- 2.LeBoff MS, et al. Supplemental Vitamin D and Incident Fractures in Midlife and Older Adults. N Engl J Med. 2022.
- 3.Tan L, et al. Effect of vitamin D, calcium, or combined supplementation on fall prevention: a systematic review and updated network meta-analysis. BMC Geriatr. 2024.
- 4.Kuznia S, et al. Efficacy of vitamin D3 supplementation on cancer mortality: Systematic review and individual patient data meta-analysis of randomised controlled trials. Ageing Res Rev. 2023.
- 5.Manson JE, et al. Principal results of the VITamin D and OmegA-3 TriaL (VITAL) and updated meta-analyses of relevant vitamin D trials. J Steroid Biochem Mol Biol. 2020.
- 6.de Souza MM, et al. Vitamin D Supplementation and the Incidence of Fractures in the Elderly Healthy Population: A Meta-analysis of Randomized Controlled Trials. J Gen Intern Med. 2024.
- 7.Pilz S, et al. The 2024 Endocrine Society Guideline on Vitamin D: Comprehensive Summary and Critical Appraisal. Nutrients. 2026.
- 8.Moutzouri E, et al. Inappropriate vitamin D supplementation among multimorbid older patients: a multicountry analysis. BMC Geriatr. 2025.
- 9.Wei FL, et al. Association Between Vitamin D Supplementation and Fall Prevention. Front Endocrinol (Lausanne). 2022.
- 10.Mendez-Sanchez L, et al. Calcium and vitamin D for increasing bone mineral density in premenopausal women. Cochrane Database Syst Rev. 2023.
Liens pour approfondir
- Manson JE, et al. Vitamin D Supplements and Prevention of Cancer and Cardiovascular Disease. N Engl J Med. 2019
- LeBoff MS, et al. Supplemental Vitamin D and Incident Fractures in Midlife and Older Adults. N Engl J Med. 2022
- Tan L, et al. Effect of vitamin D, calcium, or combined supplementation on fall prevention: a systematic review and updated network meta-analysis. BMC Geriatr. 2024
Questions fréquentes
Faut-il doser la 25-hydroxyvitamine D avant de supplémenter ?
La recommandation américaine de 2024 propose une supplémentation empirique sans dosage préalable pour quatre populations, dont les 75 ans et plus. Dans le reste de la population, le dosage garde un intérêt quand il existe un facteur de risque identifié, parce que le bénéfice sur les chutes se concentre chez les personnes dont la concentration est inférieure ou égale à 50 nmol/L. La prescription du dosage comme celle du traitement relèvent du médecin.
Quelle dose, et faut-il préférer une prise quotidienne ?
Les essais favorables sur les chutes portent sur 800 à 1 000 UI par jour. Au-delà de 1 000 UI par jour, le risque de chute augmente par rapport à cette fourchette. Sur la mortalité par cancer, les essais en prise quotidienne montrent une baisse de 12 pour cent alors que les essais en bolus n'en montrent aucune. La régularité paraît plus déterminante que la quantité totale délivrée.
La vitamine D prévient-elle les fractures ?
Pas dans la population générale. Sur 25 871 adultes suivis 5,3 ans, le rapport de risque est de 0,98 pour les fractures totales et de 1,01 pour la hanche, sans modification selon la concentration initiale. Une méta-analyse de 71 899 personnes de 60 ans et plus confirme l'absence d'effet. La situation est différente chez une personne carencée, ostéoporotique ou institutionnalisée, qui relève d'une décision médicale.
Et chez une femme ménopausée sans ostéoporose connue ?
La prudence s'impose. Une méta-analyse de 2024 relève chez les femmes un risque de fracture de hanche augmenté, risque relatif de 1,34, dans des essais utilisant souvent de fortes doses intermittentes sans calcium. Les auteurs recommandent de ne pas prescrire ce schéma chez une personne de plus de 60 ans dont le statut vitaminique et osseux est inconnu et dont les apports calciques sont insuffisants.
Est-ce que cette question entre dans le champ d'un praticien non médecin ?
Le repérage oui, la prescription non. Identifier une corticothérapie prolongée, un antécédent de fracture de fragilité, des chutes répétées ou un confinement au domicile fait partie d'une anamnèse rigoureuse. Expliquer ce que les essais montrent fait partie de la pédagogie. Décider d'un dosage, d'une dose ou d'un traitement appartient au médecin, et c'est une orientation à formuler explicitement.
Cet article a été rédigé à des fins d'information et d'éducation. Il ne remplace pas un avis médical. Pour toute question de santé personnelle, consultez un professionnel.
