Ce que recouvre une TSH un peu au-dessus de la norme
On parle d'hypothyroïdie fruste, ou infraclinique, quand la TSH dépasse la limite haute du laboratoire alors que la thyroxine libre reste normale. C'est une définition purement biologique : elle ne dit rien des symptômes de la personne, et elle ne décrit pas une maladie au sens habituel.
La limite elle-même n'est pas une constante de la nature. Une étude allemande a montré que l'intervalle de référence de la TSH s'est déplacé dans une même population après l'amélioration de l'apport en iode. Une personne classée hors norme dans un laboratoire peut être dans la norme d'un autre.
Pour un praticien, la première conséquence est de ne pas traiter le dépassement comme un fait acquis. Une TSH isolée, prélevée une fois, dans un contexte de fatigue, ne constitue pas un diagnostic. Elle constitue une question posée au médecin.
Un tiers des cas se normalisent sans rien faire
L'histoire naturelle de cette situation est bien documentée et elle surprend. Une cohorte prospective de 107 patients de plus de 55 ans, suivis en moyenne 31,7 mois, a trouvé que 26,8 % évoluaient vers une hypothyroïdie patente, mais que 37,4 % voyaient leur TSH se normaliser spontanément.
Le niveau de départ décide presque tout. Dans cette même cohorte, l'incidence d'hypothyroïdie patente était de 1,76 cas pour 100 patients-années quand la TSH initiale se situait entre 5,0 et 9,9 mU/L, de 19,67 entre 10,0 et 14,9, et de 73,47 entre 15,0 et 19,9.
Une série plus récente de 241 patients avec une TSH inférieure ou égale à 10 confirme le tableau : 19 % ont fini par nécessiter un traitement, 22,8 % se sont normalisés spontanément, et 58,1 % sont restés exactement au même endroit. Seule une TSH initiale supérieure à 8 prédisait le besoin de traitement.
L'essai qui a testé la question directement
L'essai TRUST a randomisé des adultes âgés présentant une hypothyroïdie fruste entre lévothyroxine et placebo. Âge moyen 74,4 ans, 53,7 % de femmes, TSH moyenne de départ 6,40 mIU/L.
Le traitement a fait ce qu'on attendait de lui sur le plan biologique : à un an, la TSH était descendue à 3,63 dans le groupe traité contre 5,48 sous placebo, pour une dose médiane de 50 µg. Sur les symptômes, rien. La différence entre groupes sur le score de symptômes d'hypothyroïdie était de 0,0, intervalle de confiance de -2,0 à 2,1.
Sur la fatigue, mesurée séparément, la différence était de 0,4, intervalle de -2,1 à 2,9. Aucun bénéfice n'est apparu non plus sur les critères secondaires. Le chiffre a été corrigé, la personne n'allait pas mieux.
Vingt et un essais aboutissent au même résultat
TRUST n'est pas un accident isolé. Une méta-analyse parue dans le JAMA a réuni 21 essais randomisés et 2 192 adultes, sur des durées de traitement allant de 3 à 18 mois.
Le traitement ramenait la TSH dans l'intervalle normal, de 0,5 à 3,7 mIU/L contre 4,6 à 14,7 sous placebo. Il n'était associé à aucun bénéfice sur la qualité de vie générale, différence standardisée de -0,11 avec un intervalle de -0,25 à 0,03, ni sur les symptômes thyroïdiens, différence de 0,01 avec un intervalle de -0,12 à 0,14.
Le risque de biais était jugé faible et la qualité de la preuve, évaluée avec l'outil GRADE, modérée à élevée. C'est sur cette base qu'une recommandation de pratique clinique publiée dans le BMJ a conclu contre le traitement de la plupart des adultes en hypothyroïdie fruste.
Pourquoi la fatigue reste une mauvaise porte d'entrée
La fatigue est le symptôme le moins spécifique de la médecine. Elle accompagne un sommeil insuffisant, une anémie, une dépression, un trouble respiratoire du sommeil, un déconditionnement, une surcharge de travail, et beaucoup d'autres choses. Elle accompagne aussi une hypothyroïdie patente, ce qui explique le réflexe de doser la TSH.
Mais un réflexe de dépistage n'est pas une explication. Quand le dosage revient légèrement élevé chez une personne fatiguée, deux lectures sont possibles : la thyroïde explique la fatigue, ou bien les deux coexistent sans lien. Les essais tranchent en faveur de la seconde, puisque corriger le chiffre ne corrige pas le symptôme.
Cela ne veut pas dire que le dosage est inutile. Il écarte une hypothyroïdie patente, qui existe et qui se traite. Cela veut dire qu'une TSH à 6 ne clôt pas l'enquête, elle la laisse ouverte.
Ce qu'un praticien non médecin peut faire de ce résultat
La décision de traiter ou non appartient au médecin, et la nuance est réelle : la limite de 10 mIU/L, les anticorps antithyroperoxydase, l'âge, un projet de grossesse et les symptômes patents entrent tous dans l'arbitrage. Rien de ce qui précède ne s'y substitue.
Ce qu'un praticien peut faire est d'éviter deux erreurs opposées. La première est de valider l'explication thyroïdienne et d'arrêter de chercher, alors que les essais montrent que la correction du chiffre ne soulage pas. La seconde est de l'écarter d'un revers de main, alors qu'un quart des cas évoluent et que le suivi a une valeur.
Reste le travail de fond, qui est de son ressort. Un questionnaire de première consultation bien conduit repère en quelques minutes un sommeil écourté, une consommation d'alcool régulière, une humeur basse ou une activité physique effondrée, c'est-à-dire des causes de fatigue plus fréquentes et plus accessibles. Et devant une fatigue qui s'aggrave, s'accompagne d'une perte de poids ou résiste à tout, l'orientation médicale passe avant toute hypothèse.
Sources
- 1.Stott DJ, et al. Thyroid Hormone Therapy for Older Adults with Subclinical Hypothyroidism. N Engl J Med. 2017.
- 2.Feller M, et al. Association of Thyroid Hormone Therapy With Quality of Life and Thyroid-Related Symptoms in Patients With Subclinical Hypothyroidism: A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA. 2018.
- 3.Bekkering GE, et al. Thyroid hormones treatment for subclinical hypothyroidism: a clinical practice guideline. BMJ. 2019.
- 4.Biondi B, et al. Subclinical Hypothyroidism: A Review. JAMA. 2019.
- 5.Biondi B, et al. Subclinical hypothyroidism in older individuals. Lancet Diabetes Endocrinol. 2022.
- 6.Zijlstra LE, et al. Levothyroxine Treatment and Cardiovascular Outcomes in Older People With Subclinical Hypothyroidism: Pooled Individual Results of Two Randomised Controlled Trials. Front Endocrinol (Lausanne). 2021.
- 7.Chen Y, et al. Levothyroxine in the treatment of overt or subclinical hypothyroidism: a systematic review and meta-analysis. Endocr J. 2020.
- 8.Díez JJ, et al. Spontaneous subclinical hypothyroidism in patients older than 55 years: an analysis of natural course and risk factors for the development of overt thyroid failure. J Clin Endocrinol Metab. 2004.
- 9.Rosário PW, et al. Natural history of subclinical hypothyroidism with TSH ≤10 mIU/l: a prospective study. Clin Endocrinol (Oxf). 2016.
- 10.Ittermann T, et al. Shift of the TSH reference range with improved iodine supply in Northeast Germany. Eur J Endocrinol. 2015.
Liens pour approfondir
- Stott DJ, et al. Thyroid Hormone Therapy for Older Adults with Subclinical Hypothyroidism. N Engl J Med. 2017
- Feller M, et al. Association of Thyroid Hormone Therapy With Quality of Life and Thyroid-Related Symptoms in Patients With Subclinical Hypothyroidism: A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA. 2018
- Bekkering GE, et al. Thyroid hormones treatment for subclinical hypothyroidism: a clinical practice guideline. BMJ. 2019
Questions fréquentes
Une TSH légèrement élevée explique-t-elle une fatigue ?
Les essais disent que non. Dans TRUST, la lévothyroxine a fait baisser la TSH de 6,40 à 3,63 mIU/L sans amélioration du score de fatigue, différence de 0,4 avec un intervalle de -2,1 à 2,9. Une méta-analyse de 21 essais et 2 192 adultes ne trouve non plus aucun bénéfice sur la qualité de vie ni sur les symptômes thyroïdiens.
Faut-il traiter une hypothyroïdie fruste ?
C'est au médecin d'en décider, et la recommandation publiée dans le BMJ en 2019 conclut contre le traitement chez la plupart des adultes, sur la base d'essais de qualité jugée modérée à élevée. Des situations particulières restent discutées, notamment une TSH au-dessus de 10, des anticorps positifs ou un projet de grossesse.
Une TSH un peu haute peut-elle redescendre toute seule ?
Oui, et c'est fréquent. Dans une cohorte de 107 patients de plus de 55 ans, 37,4 % ont vu leur TSH se normaliser spontanément. Dans une série de 241 patients avec une TSH inférieure ou égale à 10, la normalisation spontanée concernait 22,8 % des cas et 58,1 % sont restés stables.
À partir de quelle valeur la situation évolue-t-elle vraiment ?
Le niveau de départ est le meilleur indicateur. L'incidence d'hypothyroïdie patente passait de 1,76 cas pour 100 patients-années avec une TSH de 5,0 à 9,9 mU/L, à 19,67 entre 10,0 et 14,9, puis 73,47 entre 15,0 et 19,9. Dans une autre série, seule une TSH supérieure à 8 prédisait le besoin de traitement.
Le seuil de normalité de la TSH est-il le même partout ?
Non. Une étude allemande a montré que l'intervalle de référence d'une même population s'est déplacé après l'amélioration de l'apport en iode. Une valeur classée hors norme dans un laboratoire peut être dans la norme d'un autre, ce qui invite à ne pas traiter un dépassement isolé comme un fait acquis.
Cet article a été rédigé à des fins d'information et d'éducation. Il ne remplace pas un avis médical. Pour toute question de santé personnelle, consultez un professionnel.
